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06 novembre 2016 - 19 février 2017

Flatland / Abstractions narratives #1

Commissaires invitées : Sarah Ihler-Meyer et Marianne Derrien

En 1884, le professeur et théologien anglais Edwin A. Abbott (1838-1926) publie Flatland, une aventure à plusieurs dimensions, un récit allégorique contre le dogmatisme dont les protagonistes sont uniquement des formes géométriques. Le narrateur, un carré originaire de «Flatland», un monde en deux dimensions, y raconte sa découverte de « Spaceland », un monde en trois dimensions. De retour dans sa contrée, un univers où tout est plat, ce carré se confronte à l’impossibilité de convaincre sa communauté de l’existence d’une 3e dimension, pour elle inexorablement impensable et invisible. Déclaré hérétique, il est alors enfermé en prison, et c’est depuis sa geôle qu’il fait le récit de sa révélation et de son infortune.

L’exposition Flatland / Abstractions narratives #1 se concentre sur des artistes faisant doublement écho dans le domaine des arts visuels au livre d’Edwin A. Abbott. D’une part, parce que les artistes ici sélectionnés composent des récits à partir de formes abstraites ; d’autre part, parce qu’en télescopant les notions d’« abstraction » et de « narration », ils peuvent être considérés comme hérétiques du point de vue d’une certaine histoire de l’art, reprenant ainsi en quelque sorte le rôle du Carré d’Abbott.

Inséparable de la modernité artistique, l’abstraction s’est en grande partie fondée sur le rejet de la narration et du symbolisme dans le champ des arts visuels. Mise en crise du paradigme classique de l’Ut Pictura Poesis – qui aligne les arts visuels sur les arts discursifs de la rhétorique et de la poésie –, la modernité artistique correspond à l’invention d’un nouveau paradigme dont l’abstraction picturale est le point d’orgue. En effet, prenant souvent la musique pour modèle, les pionniers de l’abstraction ont cherché à créer des langages plastiques autonomes, dégagés de toute dimension symbolique et narrative, au profit de dimensions strictement expressives et sensibles, de l’ordre du visible et de la sensation. C’est pourquoi, associer « abstraction » et « narration » en parlant d’abstractions narratives pourrait tout d’abord passer pour une contradiction dans les termes, une contradiction pourtant remise en question par un grand nombre de productions contemporaines. En effet, par-delà la diversité des questions abordées par les artistes ici réunis, chacun d’eux compose des récits à partir de formes abstraites, souvent inspirées de la modernité artistique, qu’ils chargent de références à des champs artistiques et extra-artistiques.

De prime abord, ces abstractions narratives présentent des formes et des couleurs d’ordre strictement pictural ou sculptural, dénuées de toute signification, c’est-à-dire de tout caractère symbolique et narratif. Pourtant, un regard analytique nous permet de distinguer trois principaux procédés de scénarisation des formes, non exclusifs les uns des autres, voire le plus souvent interdépendants. D’une part, un procédé de codification : des formes et des couleurs abstraites se révèlent être des signes, des pictogrammes et des idéogrammes articulés en récits (Guy de Cointet, Peter Halley, Jugnet + Clairet, Harald Klingelhöller, Matt Mullican, Julien Nédélec). D’autre part, un procédé de condensation : des formes et des couleurs a priori strictement picturales ou sculpturales sont en réalité des hybridations de vocabulaires hétérogènes, renvoyant à des usages et à des pratiques issus de différents domaines (histoire des arts, sciences, science-fiction, cultures populaires,…). Sur le modèle des mix ou des samples musicaux, ces vocabulaires sont condensés visuellement sans recours à un code symbolique (Cyril Aboucaya, Wilfrid Almendra, Sylvain Azam, Becky Beasley, Rana Begum, Louidgi Beltrame, Karina Bisch, Simon Boudvin, Simon Collet, Philippe Decrauzat, Tarik Kiswanson, Pierre Labat, John McCracken, Fabio Mauri, Bruno Peinado, Manfred Pernice, Mai-Thu Perret, Bojan Šarčević, Blair Thurman). Enfin, un procédé de suggestion : des formes et des couleurs abstraites suggèrent par des effets de texture et de matière des sensations et des atmosphères tramées de multiples récits (Laëtitia Badaut Haussmann, Jessica Boubetra, Thea Djordjadze, Sonia Kacem, Vera Kox, Damián Navarro).

Trois manières non exclusives les unes des autres, par codification, condensation et suggestion, de tresser à partir de formes abstraites des récits arborescents, d’inscrire le visible dans l’ordre du lisible. Comme nous l’avons suggéré, ces abstractions narratives mobilisent un grand nombre de thématiques. Néanmoins, il est possible de repérer parmi elles trois principales orientations à partir desquelles l’exposition est découpée en trois parties. Premièrement, « AMORCES » rassemble des œuvres essentiellement fictionnelles, convoquant des références à la science-fiction, à la littérature aussi bien qu’à des expériences personnelles (Becky Beasley, Pierre Labat, Damián Navarro...). Ensuite, « CIRCULATION » réunit des œuvres axées sur l’histoire des formes, leurs passages et survivances d’un domaine à un autre et d’une époque à une autre (Rana Begum, Karina Bisch, Philippe Decrauzat, Tarik Kiswanson,…). Enfin, « INDEX » articule des œuvres indexées sur des enjeux socio-culturels précis, tels que l’urbanisme, les mass media et le devenir des utopies modernistes (Wilfrid Almendra, Sylvain Azam, Peter Halley, Jugnet + Clairet, Blair Thurman…).

L’enjeu est ici de mettre en avant l’une des formes les plus originales et paradoxales du retour de la narration dans l’art contemporain, rejouant les vocabulaires des abstractions historiques, lesquelles se fondaient en grande partie sur le rejet de la narration et du symbolisme au profit de langages plastiques autonomes et strictement visuels. Il s’agit de tracer les contours d’une tendance définie en termes de fonctionnement symbolique, de souligner la diversité de ses manifestations et des thématiques qu’elle embrasse, mais aussi sa dimension internationale. Entre l’Europe et les États-Unis, il s’agit de rendre compte d’une constellation d’artistes historiques et émergents, parfois peu connus en France, réunis, par-delà la diversité de leurs thématiques, par l’ambition de composer des récits à partir de formes abstraites résolument hétéronomes.

Flatland / abstractions narratives #1 est le premier volet d’une exposition qui sera rejouée dans un second temps, avec d’autres œuvres et artistes, à l’automne 2017 au Mudam Luxembourg, Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean (07.10.2017 - 15.04.2018).

Cyril Aboucaya, Wilfrid Almendra, Sylvain Azam, Laëtitia Badaut Haussmann, Becky Beasley, Rana Begum, Louidgi Beltrame, Karina Bisch, Simon Boudvin, Jessica Boubetra, Simon Collet, Guy de Cointet, Philippe Decrauzat, Thea Djordjadze, Peter Halley, Jugnet+Clairet, Sonia Kacem, Tarik Kiswanson, Harald Klingelhöller, Vera Kox, Pierre Labat, Fabio Mauri, John McCracken, Matt Mullican, Damián Navarro, Julien Nédélec, Bruno Peinado, Manfred Pernice, Mai-Thu Perret, Bojan Šarčević, Blair Thurman.


Production : Association Paste. Partenaires : Mudam Luxembourg, Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean, Goethe Institut, Mission Luxembourgeoise, Pro Helvetia.

L’association Paste réunit les diplômés du Master 2 professionnel Sciences et Techniques de l’Exposition de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle a été créée en 2012, dans le but de promouvoir cette formation diplômante spécialisée dans les métiers de l’art contemporain. L’objectif du Master est de former des professionnels ayant aiguisé leurs compétences réflexives (capables de développer une analyse critique dans les domaines étudiés), créatives (à même d’imaginer et d’accompagner des projets originaux, au sein d’équipes pluridisciplinaires) et techniques (ayant la maîtrise opérationnelle des principaux outils de la conception et du développement de projets artistiques, dans le secteur des arts visuels).

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