MRAC
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21 mai 2016 - 16 octobre 2016

Il faut reconstruire l’Hacienda. Bruno Peinado

Commissariat : Sandra Patron

L’exposition Il faut reconstruire l’Hacienda prolonge le projet éponyme de Bruno Peinado sur la façade du Mrac. Elle l’augmente autant qu’elle lui répond, en introduisant un jeu de dialogues entre l’intérieur et l’extérieur du musée, et par extension, entre l’espace intime et l’espace public. L’exposition est ainsi contaminée par collusion foisonnante de techniques, d’affects, de processus et de matériaux, autant qu’elle est contaminée par le site lui-même, celui du musée et de son histoire, celui du sud et de sa lumière si particulière.

L’espace intime, c’est d’abord celui de l’artiste : originaire de Montpellier, où il a fait une partie de ses études aux Beaux-Arts, Bruno Peinado côtoie dès le collège des amis proches d’artistes de Supports/ Surfaces et avec eux, s’ouvre à une peinture radicale en prise avec le monde et ses réalités sociales et politiques. Cette dynamique mise en place pendant l’adolescence a été fondatrice pour l’artiste, tout comme l’a été son rapport au Sud, à la permanence de la couleur, aux dégradés de lumière sur l’étang de Sète, à cette sensation d’appartenir à un paysage, relayé et augmenté par ses liens avec la littéra­ture, la musique, l’art et le cinéma.

Cette exposition, la première de Bruno Peinado dans sa région natale, constitue une étape importante dans sa pratique. D’abord parce qu’elle engage une renégociation avec cet héritage, mais également parce qu’elle est l’occasion pour l’artiste de régénérer sa relation à l’art. Alors qu’il définissait lui-même sa démarche comme un art de l’exposition, Bruno Peinado a eu ici le désir de revenir à l’atelier, de retrouver les joies du dessin, et surtout, d’expérimenter dans le plaisir du lâcher-prise de nouvelles pratiques, dont celle, fondamentale pour lui, de la peinture.

L’espace public, c’est celui de l’exposition, imaginée comme un paysage à reconstruire, un parcours qui propose un parallèle entre la construction d’un espace commun et celui d’une construction de soi. Bruno Peinado profite de ce moment du chantier de l’extension pour repenser l’imaginaire du Mrac, une ancienne maison vigneronne qu’il perçoit comme une hacienda. Ce motif de l’hacienda est issu d’un texte manifeste écrit dans les années 50 par Ivan Chtcheglov. Un appel situationniste à construire l’Hacienda qui sera particulièrement entendu outre-Manche quelques années plus tard et donnera son nom à la boîte de nuit mythique de Manchester. FAC 51 The Haçienda est un projet d’hétérotopie porté par le label Factory records et le succès du groupe Joy Division. Un projet qui fondera les bases de la scène House anglaise, et qui sera le lieu de rencontre de musiciens, plasticiens et graphistes, nourris et influencés par la modernité. Car si certains peuvent penser que les avant-gardes ont échoué dans leurs tentatives de changer le monde, il est indéniable que les signes de cette modernité ont grandement imprégné notre univers visuel. Le design, le graphisme ou l’architecture sont autant de champs connexes à l’art qui réinvestissent ce vocabulaire formel, signe d’une survivance et d’une réappropriation contemporaine du projet moderne. Et c’est aussi cela que symbolise l’Hacienda : un lieu de pensée et de mise en partage, où le monde de la fête rencontre celui d’un désir d’utopie, une proposition hétérogène qui défie l’uniformisation de notre monde contemporain, et permet de construire un nouvel espace social, politique et poétique, une nécessité toujours à réactiver.

Poursuivant cette logique de réinsuffler du désir et du partage, Bruno Peinado propose au rez-de-chaus­sée du musée une réplique du dancefloor de The Haçienda où, tous les dimanches pendant les quatre mois de l’exposition, se succèderont des propositions hétéroclites, dans un mix réjouissant entre les générations et les disciplines. De Dj’s revisitant l’imaginaire de la House à « La Conférence des choses » proposée par la 2B Compagny, de la pratique intime de la poésie chez Christian Bernard à l’engagement politique de Maurizzio Lazzaratto autour des questions de dette infinie ou encore des cartes blanches passées à des groupes d’étudiants des Beaux Arts de Montpellier et de Sète, tous ces acteurs viendront prendre possession de cette scène ouverte, dans une tentative de repenser le présent afin de mieux l’habiter.

En vis-à-vis et en dialogue avec le dancefloor, Bruno Peinado propose Looking for a certain ratio, un ensemble de sculptures de formes modulaires inspiré d’un jeu de construction pour enfants qui rejoue une ruine contemporaine ou une place publique. Le titre, littéralement chercher un certain équilibre, emprunté à un groupe de Cold Funk de Manchester, suggère l’idée de trouver un équilibre en assem­blant des éléments dépareillés ; tout un programme qui pourrait à lui seul résumer les enjeux du travail de l’artiste.

À l’étage, dans le cabinet d’arts graphiques, la pratique du dessin, fondatrice dans la recherche de Bruno Peinado, se déploie, sort du cadre et se métamorphose en diverses expérimentations picturales. À partir d’une préoccupation autour de l’abstraction et de la couleur, Peinado joue avec les codes, détourne les références, dans un exercice à la fois d’hommages et d’appropriations des courants et artistes qui l’ont nourri, de Supports/Surfaces aux suprématistes, des minimalistes californiens au mouvement Colorfield Painting, de Matisse à BMPT. Dans cette ligne de peinture qui parcourt toutes les salles de l’étage, à la manière d’une ligne de fuite kaléidoscopique, se succèderont, sans hiérarchie aucune mais avec une jubilation non feinte, des peintures abstraites en clin d’oeil aux mouvements artistiques préci­tés mais aussi à l’adresse de tous ces artistes singuliers chers à Peinado qui ont mêlé la douceur et le sensible à l’héritage de la rigueur formelle, tels Gorgio Griffa, Agnès Martin, Shirley Jaffe, Nathalie du Pasquier, Ellsworth Kelly ou Richard Tuttle. Certaines peintures se joueront également de cet héritage réinvesti par le champ de la communication graphique. D’autres seront en lien avec les jeux de formes et les découpages d’enfants, mais l’inventaire ne serait pas complet sans compter des tableaux en pâte à modeler, des marbrures en verre coulé, des sérigraphies sur miroir, des châssis en acier peint ou des vidéos-peintures.

De formats divers mais toutes verticales, les peintures de Peinado font référence aux affiches publici­taires mais aussi à cette permanence de la peinture comme miroir ou comme fenêtre ouverte sur le monde. Elles ont toutes en commun une gamme chromatique bien spécifique, comme si elles avaient été irradiées par le soleil, référence au sud de la France mais aussi à celui fantasmé de la Californie qui a beaucoup influencé les artistes et la culture populaire.

Ces couleurs pastel pourraient être celles du temps qui passe, d’une mémoire délavée mais néanmoins vivace, celles d’un artiste qui pose la question de la transmission, de ce qui nous est donné en héritage et comment se construire avec, mais aussi comment, par la suite, il s’agit de mettre en partage son vécu et son expérience. Désormais très impliqué dans l’enseignement aux Beaux-Arts où il enseigne, Bruno Peinado place la question de la transmission et de la constitution d’un imaginaire par le jeu, le plaisir et la douceur au coeur de la thématique des dernières salles de l’exposition. Il nous propose notamment un ensemble de sculptures construites sur le principe de l’assemblage, réalisées en complicité et en colla­boration avec ses deux filles.

La terminologie « exposition personnelle » est plus que pertinente ici pour qualifier la proposition d’un artiste important de sa génération, et dont les enjeux de travail, autour de la notion de flux, de remix et de Tout-Monde chère à Edouard Glissant, préfigure la génération actuelle dite post-internet. Il s’agit de lire l’exposition Il faut reconstruire l’Hacienda comme l’autoportrait, à la fois personnel et collectif, d’un personnage à l’identité multiple, fragile et mouvante, au carrefour de soi et des autres, qui tente de construire, dans un contexte général de crispation et de repli, un nouvel imaginaire sur le monde.

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